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Regards, le magazine de la ville .. .

n°301 - du jeudi 24 déc. au mercredi 6 janv. 2010

 un certain regard

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Dominique Gaessler




Dominique Gaessler, éditeur de livre de photographies 


« C’était un monde merveilleux »



Voilà près de 30 ans que Dominique Gaessler a quitté La Courneuve, la ville qui l’a vu grandir, où ses parents résident et où il a monté, puis animé pendant 10 ans l’atelier photo de la maison du Peuple Guy-Môquet. Un outil qui marquera le début de la grande aventure de ce photographe touche-à-tout. Tour à tour à tour, assistant conservateur au Musée national d’Art Moderne, professeur principal à la prestigieuse Ecole Nationale de la Photographie d’Arles, commissaire d’exposition, rédacteur en chef de Photographie Magazine et Caméra internationale et depuis 10 ans à la tête de sa propre maison d’édition Transphotographic press, le « titi courneuvien » porte un regard plein d’affection mais sans concession sur sa banlieue.



La Courneuve, c’est d’abord la ville de mon enfance. Nous avons débarqué dans les années 50 pendant la crise du logement. Nous avions obtenu un appartement cité Anatole-France, une des premières cités de la ville. L’école Anatole-France n’était encore qu’un terrain vague. Pour les gosses comme moi, il s’agissait d’un terrain de jeu merveilleux. Ensuite en quelques années, La Courneuve est passée de 8 000 à 47 000 habitants, suite notamment à la construction des 4 000 logements. Nous avons justement emménagé dans ce nouveau quartier en 1963, dans l’école Langevin-Wallon ou ma mère enseignait. Mon père lui, également professeur, a aussi longtemps été adjoint au maire. Tout le monde était très heureux d’emménager-là, même s’il s’agissait de très mauvaises constructions. Dehors, on admirait les pompes à essence fabriquée à la Satam. On guettait le passage du plus grand camion du monde qui transportait les turbines fabriquées chez Babcock. On assistait aux premières loges aux inaugurations d’avions au Bourget, le seul aéroport de Paris à l’époque. Le jour du premier vol de Concorde on était sur le toit de La Tour et aucun journaliste ne l’a vu aussi bien que nous. C’était un monde franchement merveilleux. Autant d’images qui se sont entrechoquées quand j’ai vu les premières barres tomber. J’ai alors pleuré. La chute d’une barre c’est d’ailleurs pour moi, l’une des choses les plus émouvantes qu’il soit. Le futur se substitue au passé, sans intermédiaire, dans un espace-temps très court. C’est horrible et pour autant je reste convaincu que la destruction totale est une bonne mesure.

« Salgado a réalisé son premier grand travail social ici »


Mais ce monde, je l’ai aussi vu mourir petit à petit par la faute d’une paupérisation insupportable de la population. Rendez-vous compte, il y avait un Prisunic, le symbole des supermarchés chics, aux 4 000. Même s’il s’y passe des choses remarquables, la ville aujourd’hui me rend plutôt triste. Je ne supporte pas le regard que portent sur les cités ceux qui connaissent mal ces espaces, mais il faut bien avouer que c’est un endroit assez moche dans son ensemble, difficilement vivable. Quand je passe voir mes parents qui résident Cité du Vercors, parfois je me demande comment ai-je pu les laisser-là ? Cela dit, La Courneuve a toujours été un endroit de confrontations très dures. Je pense qu’à l’époque, j’ai été moi-même proche de basculer dans la délinquance. Aller au lycée un peu plus loin, m’intéresser déraisonnablement à la photographie, m’a sauvé. La Maison du peuple a été structurante également.
Quand elle a été inaugurée en 1967 par Waldeck Rochet, le député de l’époque, j’y ai immédiatement adhéré. Rapidement avec d’autres nous avons créé le labo photo. J’avais 16 ans et demi. J’ai suivi un stage de formation à l’institut national d’éducation populaire et je suis devenu animateur, puis très vite formateur de formateurs. J’ai toujours eu cette fibre de passeur. On ne souhaitait pas lancer un club photo de plus. Nous avons donc créé un groupe d’action photographique. Nous montions des expos titanesques avec des structures colossales qui envahissaient toutes les salles. On ne fait plus des choses comme ça. Nous avons vu passer beaucoup de petits. Nous faisions aussi intervenir des grands photographes à l’image de Salgado qui a réalisé son premier très grand travail social en France à La Courneuve. L’atelier fonctionnait toute la semaine, week-end compris. Le voir aujourd’hui fermé, provoque un petit pincement au cœur, mais je n’ai pas de nostalgie particulière. L’équipement est malheureusement excentré par rapport au bassin principal de population jeune à La Courneuve et cela induit un mode de fréquentation particulier. Ensuite le standard associatif est totalement différent aujourd’hui. À l’époque les gens étaient moins dans une démarche de consommation individuelle. En même temps qu’on recevait, on donnait quelque chose. Cela dit une telle structure pourrait encore fonctionner. J’enseigne encore et je remarque qu’il n’y a jamais eu autant de personnes intéressées par la photographie. Les ateliers photos rencontrent cependant le même problème que les cinés clubs. On ne peut plus se contenter de projeter un film avec une vieille machine et du son pourri. Le public a mieux à domicile. Il faut lui proposer quelque chose de plus spécifique.

Propos recueillis par Yann Lalande




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